Saturday, December 31, 2005

La presse algérienne au-dessus de tout soupçon


La presse algérienne au-dessus de tout soupçon

GILBERT MEYNIERLe Monde

CHALABI EL-HADI, PRÉFACE DE HOCINE ZAHOUANE

La thèse de Chalabi El-Hadi est que la presse algérienne ne mérite pas pleinement la réputation démocratique qui lui est volontiers conférée au nord de la Méditerranée. Pour lui, nombre de journalistes de ces médias viennent de la presse de parti unique et ils ont un statut de parafonctionnaires. Pour l'auteur, il s'agit en fait d'une presse administrée. Ses différents titres et les engagements de ces derniers ne seraient en somme que la résultante d'une clientélisation par les différents clans de l'appareil militaire. Et la plupart des mises à mort médiatiques seraient des exécutions sur ordre.Certains estimeront que ce livre est sévère. S'il dit que l'actuelle presse algérienne est tout de même différente de ce qu'elle était à l'époque du parti unique, ce sont les continuités qui ressortent surtout. Toutefois, ce texte, qui est un pamphlet au bon sens du terme, est à méditer, certes sans se départir d'un oeil critique, par ceux qui pensent que les réalités politiques algériennes sont moins simples que les médias français ne les présentent souvent.
GILBERT MEYNIER
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n: ALGERIA-WATCH - jeudi 12 juillet 2004

Du sens des valeurs et de leur détournementA propos de l’affaire Benchicou

Par El Hadi Chalabi et Khaled Satour, 12 juillet 2004

L’emprisonnement de Mohamed Benchicou est sans aucun doute une atteinte à la liberté individuelle. Mais la liberté de la presse ne s’en porte pas plus mal en Algérie. Ni mieux. Elle n’existe pas. La mobilisation sans précédent déclenchée ces derniers temps par voie de pétitions multiples n’est qu’un faux-semblant de plus, vide de tout enjeu sérieux en rapport avec la situation réelle des droits de l’homme.On mobilise des forces de protestation nombreuses, des forces contenues, économisées pendant de nombreuses années, comme s’il n’y avait pas eu jusqu’à ce jour matière à les mettre à contribution, et que la situation des doits humains en Algérie venait soudain de rebondir, frappée d’une atteinte exemplaire et inédite.Instruit-on ce faisant le procès de douze années de torture, d’enlèvements suivis d’assassinats, de massacres? Y fait-on la moindre allusion, ne serait-ce qu’en passant, pour dire que le pouvoir n’en est pas, avec Benchicou, à son coup d’essai. Non point certes : ce serait trahir le directeur du Matin, dénaturer son « combat », désavouer la « presse indépendante » algérienne toute entière.Car c’est de crimes contre l’humanité qu’il s’agit, c'est-à-dire de cette guerre totale contre les populations à laquelle ne suffisent pas les moyens de la violence policière et militaire, qui mobilise nécessairement toutes les ressources, depuis l’administration jusqu’à la justice, en passant bien sûr par les médias. Une guerre qui ne se mène qu’avec la mystification et la désinformation, qui doit associer les secteurs de la société qui pèsent de leur poids symbolique, y compris et surtout ceux que l’on peut représenter comme indépendants du pouvoir : les intellectuels et la presse. Et c’est dans cette mesure et dans cette mesure seulement que la presse algérienne a été une presse indépendante : pour garantir son apport spécifique à la machinerie du crime.Peut-on dès lors pétitionner pour Benchicou au nom de la liberté de la presse et supposer, ce faisant, que le traitement fait par le Matin des événements des années écoulées était du journalisme, qu’il s’opérait dans le pluralisme de la presse et non pas dans le champ de la connivence et de la division des tâches afférente au crime de masse ? Que par exemple c’est par un choix légitime d’éditorialiste que Benchicou a dénoncé la torture d’Ausaresses pendant la guerre d’indépendance, celle de Zerhouni il y a trente ans et celle de Bouteflika aujourd’hui, en justifiant sans sourciller par la doctrine de la « lutte anti-terroriste » la torture subie par des milliers de personnes tout au long de la dernière décennie (Voir par exemple l’éditorial du 19 mai 2004)Doit-on au moins pétitionner au nom de l’indivisibilité des droits et libertés et affirmer ce faisant sa grandeur d’âme ? Pas lorsqu’on a le sentiment net que cette mobilisation vise selon toute vraisemblance à trahir ce principe et à entériner le caractère sélectif des droits de l’homme. Pas lorsqu’on est convaincu que c’est de la sorte l’exclusion de toute appartenance juridique d’une partie de nous-mêmes Algériens, stigmatisée comme des « infrahumains », qui continue, dans ce fractionnement violent de la communauté par lequel s’est enclenché le crime contre l’humanité et que celui-ci paraît dès lors se perpétuer, d’une manière insupportable, sous couvert d’une protestation en faveur de la justice.On le voit bien, en effet : dans le tintamarre de la mobilisation pour Benchicou, le silence de toujours sur les crimes du pouvoir demeure total. C’est un silence consubstantiel à cette protestation elle-même, animée par des journalistes qui ne sauraient abjurer leurs engagements – ceux de l’intéressé lui-même.Pas plus que sur celle relative à la « régularité » de l’élection présidentielle, ni sur toute autre à venir par laquelle le pouvoir persistera à vouloir faire tourner le débat autour de ses enjeux et de ses combines, ce n’était donc pas sur cette revendication qu’il convenait d’opérer une jonction avec des forces se découvrant en lutte contre le régime et qui, nous interpellant au nom des « valeurs », en opèrent un détournement lourd de sens, pour assurer, au prix d’une falsification de procédure, le recyclage des criminels. Au nom des valeurs, fait justificatif inattendu et non moins idéal pour les criminels, on veut susciter un syndic collectif affecté à la liquidation de la demande de justice. Nous pensons quant à nous que ce sont les acteurs qui font les valeurs et qu’il faut veiller sans cesse à remettre celles-ci dans le bon sens : la tête en haut
El Hadi Chalabi et Khaled Satour

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EL WATAN SAMEDI 31 JUILLET 2004

POINT DE VUE / Ne pas affaiblir la bataille des idées
Par Me Ali Yahia Abdennour Président de la Ligue algérienne de la défense des droits de l’homme
El Hadi Chalabi et Khaled Satour ont sévèrement critiqué le sens politique et médiatique donné à «la mobilisation autour de Mohamed Benchicou considérée comme ayant pour objectif le recyclage des criminels». Certains peuvent déplorer le style de leur intervention, mais une sonnette d’alarme est toujours stridente, c’est sa fonction, sans cela elle serait inutile. Le plaisir de faire mouche ne va pas sans une certaine injustice. Il est normal et sain qu’il y ait un débat franc, ouvert, constructif, ce qui est signe de vitalité et de force.Mais il faut éviter de porter sur le plan des personnes, un débat qui se situe et doit demeurer sur le plan des principes des droits de l’homme. Il ne faut pas affaiblir ni affadir la bataille des idées. Il ne faut pas revenir sur les fautes commises par les uns et par les autres, par les autres de préférence, quand il s’agit des droits de l’homme. Chacun de nous ferait mieux de se critiquer soi-même, et de chercher en quoi il a été manquant. Ce serait sans doute moins agréable, mais plus efficace. L’autocritique est un trait des hommes libres et cultivés. La synthèse la plus difficile est celle des tempéraments. Le débat est cause d’enrichissement et de progrès, mais quand il s’abaisse au niveau de la polémique, de la surenchère et des excès, de la hargne, de la rogne et de la grogne, il relève plus d’un état pathologique et de l’obsession que de la raison. Il est des hommes comme des oiseaux, ils ne volent pas tous à la même hauteur. Tous les Algériens sont pour les droits de l’homme, particulièrement ceux qui les violent le plus. Hommage du vice à la vertu. Les Algériens, en général, se détestent entre eux, se détestent d’un camp à l’autre, et se méprisent à l’intérieur de chaque camp. Les arguments de Chalabi et de Satour, s’ils les ont convaincus, ne sont pas convaincants. Les militants algériens des droits de l’homme, tels les grands fauves, chassent souvent en solitaires, mais ne se dévorent pas entre eux, et se rapprochent devant le danger. Les principes intangibles des droits de l’homme ne peuvent être ni perturbés ni détournés de leur mission principale qui est la défense de toute personne humaine privée de sa liberté et de ses droits. Les arguments développés par Chalabi et Satour ne relèvent pas de la logique des droits de l’homme, dont la règle d’or est de ne pas accuser ou persécuter un détenu, mais de le défendre. Toute violation des droits de la personne humaine est une perversion et conduit au dépérissement du droit. Défendre «l’homme, tout homme et tout l’homme», selon l’expression de Jean-Paul Sartre, seulement parce qu’il est homme et qu’à ce titre il a des droits, est un impératif. Quand les droits de l’homme sont bafoués, on ne cherche pas à savoir si la victime est un démocrate, un éradicateur ou un islamique. Il n’y a pas deux vitesses dans le traitement de la répression, et le poids des victimes ne peut varier selon leur origine sociale ou leur engagement politique. Il ne faut pas choisir les victimes de l’arbitraire et de l’injustice à défendre, mais les défendre toutes. Il existe chez les militants de la LADDH une tendance naturelle qui les porte à être avec les faibles contre les puissants, avec les opprimés contre les oppresseurs, du côté des victimes, de toutes les victimes contre les bourreaux, ainsi qu’une dimension de générosité qui les pousse à lutter pour plus de liberté pour chaque homme, plus de solidarité entre les hommes. Même s’il s’agit du destin d’un seul homme, a-t-on le droit de ne pas crier à l’injustice ? La LADDH n’a pas cédé au penchant de l’indignation sélective. Elle a défendu les prisonniers de toutes les couleurs politiques de l’arc-en-ciel, en se basant sur trois principes universels des droits de l’homme : pas de tortures, une instruction à charge et à défendre, un tribunal indépendant. Il n’est pas inutile de rappeler le manifeste de la Ligue française des droits de l’homme lors de sa création en 1898 : «A dater de ce jour, toute personne, dont la liberté sera menacée ou dont le droit sera violé, est assurée de trouver près de nous aide et assistance.» Benchicou est jugé non pas sur ce qu’il a dit et fait durant un récent passé, mais sur son attitude durant la décennie écoulée. Il n’a pas considéré les injustices frappant les islamistes comme une violation grave des droits de l’homme. S’il faut comprendre et suivre le combat qui a lieu au sein du pouvoir, en revanche, il ne faut rien espérer d’aucune des coteries qui s’entre-déchirent.Le combat pour la liberté et la justice est engagéNotre action en faveur des prisonniers, particulièrement les trois journalistes, El Ghoul Hafnaoui, Mohamed Benchicou et Ahmed Benaoum, est inspirée par les deux thèmes, de liberté et de justice. Il ne faut pas se prêter au jeu des petites phrases, car en fixant l’attention sur la personne de Benchicou, on oblitère gravement le débat. Ce n’est ni par l’évocation stérile de querelles personnelles, ni par les procès d’intention que nous défendrons la liberté qui est une exigence humaine fondamentale, l’essence même de l’homme. Quand deux fractions de l’opinion sont sur des rails à voie unique, elles risquent de se télescoper si elles vont en sens contraire. Il est toujours émouvant le moment où un homme, Benchicou pour le nommer, dit non au confort intellectuel et matériel pour affronter l’ordre établi par souci de justice et de liberté. Un homme est en prison parce qu’il a voulu être cohérent avec sa conscience qui lui dictait de s’engager dans la voie de la vérité et de la justice, en dénonçant la répression et la corruption. (A suivre)

Par Me Ali Yahia Abdennour Président de la Ligue algérienne de la défense des droits de l’homme
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El watan dimanche 01 aout 2004

POINT DE VUE / Ne pas affaiblir la bataille des idées (Suite et fin)
Par Me Ali Yahia Abdennour Président de la Ligue algérienne de la défense des droits de l’homme

On ne peut faire un choix et refuser d’en payer le prix. La liberté, proie du Pouvoir, ne fait que se débattre et appeler au secours. Nous n’avons fait que répondre à son appel. La seule alternative qui nous est laissée pour la défendre est de mobiliser l’opinion nationale et internationale. Disons clairement notre volonté de la protéger, et nous serons écoutés, compris, suivis. L’existence d’un idéal de justice et de liberté à défendre, ce sont là les deux conditions de survie de la société. La liberté et la justice sont trop précieuses, trop fragiles, trop menacées, pour ne pas chercher à les protéger et à les défendre. La liberté ne mourra pas en Algérie, car tant de femmes et d’hommes se sont mobilisés pour la sauver. Il est vrai que la voie de la liberté est minée par les pièges du Pouvoir, est encombrée par les obstacles placés par les amis. Il faut s’inscrire en faux et avec détermination contre les critiques hâtives et inexactes de ceux qui condamnent l’action menée à l’intérieur et à l’extérieur du pays en faveur des journalistes qui expient dans les prisons leur croyance en la liberté et en la justice. Le combat est comme le football : si vous ne descendez pas sur le terrain, vous êtes sûr de perdre ; si vous y allez, vous n’êtes pas sûr de gagner, mais vous avez l’honneur de vous être battu. Il vaut mieux perdre en se battant que perdre sans se battre. Dans l’affaire Benchicou, la LADDH a affiné trois valeurs : respect de la personne humaine, défense de la liberté et des droits humains, indépendance de la justice. Assurer à la personne humaine sa dignité et la protéger de la répression et de toutes les injustices sont le sens de notre combat. Personne ne doit dénaturer la signification de ce combat. Nous ne saurions accepter que soit injustement contestée et dépréciée, dans l’analyse de la présente conjoncture, l’œuvre accomplie au service de la dignité de la personne humaine. Nous n’avons pas vaincu, mais nous avons gagné, car le droit à la liberté de l’expression, qui débouche sur le droit à l’information, et le droit à la liberté de la presse sont à l’ordre du jour et portés sur la scène nationale et internationale. Sont coupables par la pensée, la parole et l’action ceux qui ne sont pas intervenus pour défendre la liberté et la justice. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. L’Algérie a besoin de tout cerveau, capable de penser à autre chose qu’à soi-même.La justiceTout dans le procès de Benchicou est étrange et incompréhensible : les circonstances et la date de l’inculpation, les charges retenues, le contenu de l’acte d’accusation. Il était évident que tôt ou tard Benchicou serait l’objet d’un jugement ou plutôt d’une vengeance. En intentant un procès politique bâclé et grossier, le Pouvoir a montré hâte d’éliminer un adversaire qui constitue une menace pour lui. Mais ce qui frappe, ce sont moins les accusations sans fondement portées contre Benchicou que l’attitude du Pouvoir qui ne s’entoure d’aucune précaution juridique pour sauver les apparences. La perversion du système judiciaire a éclaté au grand jour dans ce procès. Toute la politique judiciaire définie par une chancellerie qui déraille repose sur la négation des droits humains. Le Pouvoir est inspiré par les concepts de revanche, de punition et de vengeance. La justice a été bafouée par des juges qui auraient dû concourir à la faire respecter. Les magistrats ont abandonné la cause des libertés et trahi la justice. Le juge n’est pas un fonctionnaire. Il est au service de la justice et non du Pouvoir. On ne saurait oublier les services que les avocats ont rendus et rendent à la cause de la justice. Ne pas cautionner une caricature de justice, quelles que soient les positions politiques prises par Benchicou, et, surtout, si nous ne les partageons pas, est un droit et un devoir.Pas de liberté pour les ennemis de la libertéEl Hadi Chalabi et Khaled Sator ont repris à leur compte la formule de Saint Just : «Pas de liberté pour les ennemis de la liberté», qui a ouvert la voie à tous les excès, toutes les déviations, et a révélé par la suite ses fruits empoisonnés qui expliquent la logique de l’exclusion, qui n’est pas une opinion, mais un crime. Saint Just a choisi la terreur. La démocratie a choisi la liberté. Cette idée «pas de liberté pour les ennemis de la liberté», qui interdit la liberté pour ceux qui pensent autrement, nous donne froid dans le dos, et de très nombreux Algériens partagent ce frisson.
Par Me Ali Yahia Abdennour Président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme
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EL WATAN MERCREDI 11 AOUT 2004

En se limitant aux idées

Par El Hadi Chalabi et Khaled Satour

El Watan des 31 juillet et 1er août 2004 ouvre ses colonnes à Ali Yahia Abdenour qui, s'exprimant comme président de la LADDH et en réponse à notre position (publiée le 12 juillet sur le site Algeria-Watch, «Du sens des valeurs et de leur détournement»), se met en devoir de nous administrer la leçon des idées.Ce faisant, en collusion et dans l'entente manifeste avec l'organe qui le publie, le président de la LADDH fait la démonstration de ce détournement des valeurs (droits et libertés) de leur sens. Comment expliquer, en effet, que le président de la LADDH, qui prétend élever la liberté d'expression et la liberté de la presse à l'échelle de la bataille d'idées (puisqu'il titre «Ne pas affaiblir la bataille des idées»), nous attaque sur un texte qui, pour les lecteurs, demeure un texte fantôme puisque :1- El Watan n'a ni publié, ni résumé, ni même mentionné une position, la nôtre, à laquelle une armature argumentaire est opposée, laissant ainsi entendre que le quotidien en question y fait au moins écho, quelque part.. 2- Le lecteur est pris à témoin d'un prétendu débat dont la partie opposée est volontairement soustraite à son examen, la seule référence qui lui en est offerte étant une citation… inventée de toutes pièces. Est-ce ainsi que se construit une opinion publique ?Qu'est-ce à dire ? Sinon que les lecteurs d'El Watan étant maintenus dans l'ignorance de notre argumentation, le président de la LADDH peut construire le propos qu'il choisit de nous attribuer en lui ajustant un dispositif qui n'a pour cohérence que les attaques personnelles nichant dans le langage animalier et la métaphore. Ce procédé lui permet de nous mettre en terrain nu et de nous mettre en joue avec délectation comme une cible confectionnée sur mesure, à coups de lieux communs sur les droits de l'homme.Peut-il se poser en référence des droits et libertés et offrir un tel modèle de travestissement des idées d'autrui, de cet «abus d'interprétation» qu'il s'était plu à dénoncer chez la presse algérienne tout au long de la dernière décennie ? Ainsi fait-il mine de croire que nous désapprouvons une campagne pour la libération d'un homme et nous accuse-t-il de «persécuter un détenu», de vider des «querelles personnelles» et, pour finir, d'inciter au «crime» et à la «terreur». Convoquant Saint-Just pour nous et à notre place, le chantre des libertés en oublie, ce faisant, qu'il se forge un portrait sur mesure : celui du thermidorien. Les outrances du président de la LADDH nous confortent dans la justesse de notre analyse. Elles prouvent que celle-ci a fait mouche et que notre contradicteur ne l'a éludée que parce qu'il n'a rien su trouver pour lui faire pièce. Nos arguments portaient sur le double plan de la clairvoyance politique la plus élémentaire et d'une haute perception des droits de l'homme car, sous peine de sombrer dans l'angélisme et de succomber à toutes les manipulations, les deux approches sont indissociables :- D'abord, la suspicion est de rigueur face à une mobilisation se revendiquant de la défense de la liberté de la presse, quand bien même se draperait-elle dans des signatures réputées pour leur autorité morale, dès lors qu'elle se fait à l'initiative de journalistes compromis dans la désinformation organisée au service du crime de masse et au profit du plus zélé d'entre eux. Loin de viser Benchicou personnellement, il s'agit de remettre la cause de la liberté de la presse en bonne place et dans le bon sens, dans le passé et pour l'avenir. Libre au président de la LADDH de voir en Benchicou un homme «engagé dans la voie de la vérité et de la justice, dénonçant la répression et la corruption», abjurant l'appréciation avancée naguère dans son livre Raisons et déraison d'une guerre : «Il n'y a qu'une liberté pour le journal Le Matin, celle du pouvoir.» Est-ce pour une telle liberté qu'il se mobilise ?- Ensuite, l'attachement aux principes de l'universalité et de l'indivisibilité des droits ne saurait commander de souscrire aux actions qui, les utilisant comme subterfuges, en sont la négation délibérée. Lorsque des centaines de personnes pétitionnent pour les droits et libertés dans un pays où la terreur d'Etat, à coups de massacres, de torture et de disparitions forcées, vient de faire des dizaines de milliers de morts dans une imperturbable impunité, et qu'elles n'y font pas la moindre allusion, qu'elles continuent même, dans leur écrasante majorité, à la nier, il nous importe de nous hisser justement au niveau des idées et des principes pour mieux souligner les dérives qui nous guettent. Au président de la LADDH qui prétend n'avoir jamais «cédé à l'indignation sélective», nous opposons les faits qui se chargent de montrer comment il y est empêtré, en l'occurrence, enrôlé dans une mobilisation orchestrée par les pires faussaires des droits de l'homme. Si on ne peut lui retirer le mérite du combat qu'il a mené au cours de la dernière décennie, il ne doit pas s'en autoriser pour verser dans la suffisance. Un retour sur la vie politique et médiatique, pour nous en tenir à l'année écoulée, illustre amplement à quel point il s'est écarté de cette ascèse intransigeante du militant des droits dont il se targue dans sa réponse. Sa part d'ombre s'est révélée à un point tel qu'on a pu se demander à certaines occasions s'il prenait position au nom des droits de l'homme et de la LADDH en s'impliquant et en impliquant son organisation dans les conflits opposant les clans du pouvoir. Le président de la LADDH aura bien du mal à soutenir que c'est le défenseur des droits de l'homme qui parlait en lui lorsqu'il exigeait l'an dernier, pendant la «crise» du FLN, que soient «emprisonnés immédiatement» les chefs d'une des factions (Le Matin du 9 juin 2003). Il a égaré les militants des droits de l'homme en s'emparant de l'affiche médiatique généreusement offerte, dans le combat clanique destiné à crédibiliser une élection présidentielle qui n'en est pas une (Voir «Bouteflika et la Constitution. Par le flic et le fric», El Watan du 16 février 2004). De même, il ne pouvait prétendre n'engager que sa personne dans l'aventure des «10+1», aux côtés des personnalités politiques les plus compromises en saisissant en février 2003 l'état-major, hissé à la dignité de Haute Cour, d'un mémorandum sur les «violations de la Constitution» commises par Bouteflika, assorti d'un appel pressant à intervenir dans l'élection présidentielle (El Watan du 16 février 2004). De quelle constitutionnalité se prévalait-il alors ? De celle dont il dénonçait la mise à mort en 1992 et qui aurait miraculeusement ressuscité ? Et, pressentant que l'appel ne serait pas entendu dans le sens souhaité, c'est dans le même esprit, vraisemblablement, que, dans une interview à L'Expression (24 février 2004), il affirmait qu'«en l'absence d'institutions crédibles et fortes, c'est à (l'armée) que revient le rôle d'arbitre», ajoutant : «Les généraux sont avant tout des patriotes (…) je reste persuadé que cette réaction aura lieu.» Peut-être ignorait-il qu'elle était déjà en marche.Ces exemples démontrent que le président de la LADDH sait accommoder ses principes à ses passions politiques, à ses haines intimes. Qu'il s'abstienne donc de forcer le trait de la vertu outragée lorsqu'il est pris en défaut. Le retentissement donné à l'affaire Benchicou est lesté d'une manœuvre grossière des journalistes et intellectuels qui ont le plus explicitement soutenu la répression. Ceux-là campent sur leurs positions tout en voulant nous convaincre de tirer un trait sur les «divergences» des années 1990. Pendant ce temps, ils désinforment de plus belle, avec les charniers de la Mitidja, le procès de Bentalha et la question des disparus. Les compromissions du président de la LADDH se propagent à l'ensemble d'une organisation qui tranchait jusque-là dans le paysage politique par son souci d'autonomie et de distanciation. Elle risque à court terme de se trouver entraînée dans une vaste opération de blanchiment de criminels qui n'auront jamais plus à répondre de leurs actes. Il s'en faut de beaucoup que le problème des droits de l'homme soit devenu une cause nationale en Algérie. Que le président de la LADDH se soit fait contre nous le porte-voix des plus irréductibles d'entre les négationnistes de la terreur d'Etat n'en est que plus désolant mais significatif de la brume sous laquelle les signes d'intelligibilité de la situation politique sont ensevelis.

Par El Hadi Chalabi et Khaled Satour
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